En-lis-tu-en-voilà

Le sommeil, dernier temps de cerveau disponible ?

Le sommeil, dernier rempart contre le capitalisme ? Un essai revigorant paru en 2014, par l’universitaire américain Jonathan Crary.

« Le sommeil, un truc de losers »

La fin d’année et son festival de dépenses, émotionnelles comme financières, arrive. En cette période de surconsommation généralisée, il est bon de lire ou de relire l’essai paru chez Zones éditions en 2014, 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil. Dans cet ouvrage Jonathan Crary s’interroge sur les raisons de notre fatigue généralisée. En effet, nous manquons significativement de sommeil : on y apprend que les Américains dorment environ 6 heures par nuit, contre 8 heures pour la génération précédente et 10 heures au début du XXe siècle.

« Il ne reste aujourd’hui dans l’existence humaine que très peu de plages de temps significatives – à l’énorme exception près du sommeil – à n’avoir pas été envahies et accaparées à titre de temps de travail, de consommation ou de marketing. »

Chacun peut faire ce même constat : qui ne se sent pas constamment sollicité par la publicité, la télévision ou les réseaux sociaux ? Qui ne s’est jamais connecté le soir sur son ordinateur ou son smartphone pour vérifier ses mails professionnels ? Cette sur-sollicitation correspond à une marchandisation croissante de notre « temps de cerveau disponible ».

Pour Crary, le sommeil représente la dernière barrière naturelle à l’activité des marchés et de la bourse, qui ne s’arrête jamais. C’est ainsi que nombres de projet ont émergé durant les deux siècles derniers dans le but d’affaiblir la frontière ancestrale du jour et de la nuit : « Le déploiement à vaste échelle de l’éclairage urbain dans les années 1880 a permis d’atteindre deux buts : réduire les anciennes inquiétudes liées aux dangers de l’obscurité nocturne et allonger la durée du jour, en augmentant au passage la profitabilité de nombreuses activités économiques ».

De là, la construction sociale d’images associant l’endormissement à un état de torpeur collective, de somnolence de masse et de passivité. Cette dévalorisation du sommeil s’intègre ainsi dans un ensemble plus large de valeurs contemporaines faisant l’apologie de l’activité, de l’entreprise continuelle. Et Crary d’ajouter que dans ce contexte, le sommeil sera bientôt un bien à défendre pour préserver l’équilibre social…

L’urgence de se remettre à rêver

Ce régime continu du 24/7 participe de façon intrinsèque à la catastrophe écologique en cours selon l’auteur :

« Promesse de dépense permanente, gaspillage infini, chamboulement du rythme des saisons ».

La question de notre rapport au temps est indissociable de la façon de penser l’urgence climatique, et cela passe également par notre consommation usuelle d’objets : selon Crary, on a placé la production de nouveaux biens sous le sceau de « l’impermanence et de la déchéance », au cœur même du principe d’obsolescence programmée (voir notre article à ce sujet).

Processus de marchandisation continu de tous les aspects de la vie humaine, attention constamment sollicitée… la société néolibérale est en train de remodeler nos rêves, voire même de se les accaparer. Le capitalisme étant, par nature, incapable de se limiter lui-même, Crary fait du sommeil un objet et un moyen de résistance symbolisant notre refus d’un présent globalisé, une « interruption radicale » et nécessaire :

« Imaginer un rêve sans capitalisme commence par des rêves de sommeil ».


capitalisme-a-l-assaut-du-somm

♦♦ Herbes averties
24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil – Jonathan Crary
Éditions Zones, 2014, 140 pages
15 euros
Le texte est également disponible en libre accès ici.

Pour qui ? Les lecteurs habitués à lire des essais et à manier quelques concepts universitaires – mais promis, c’est très accessible !

Je l’offre à qui ? Tes collègues de travail qui ne comprennent pas le principe du « droit à la déconnexion ». Tes amis qui ont toujours fait l’éloge de la sieste.

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