A débroussailler

Écologie et fiction : comment changer d’imaginaire ?

À l’occasion du lancement du Prix du Roman d’Écologie, on s’est demandé comment l’écriture de fiction pouvait devenir un laboratoire enthousiasmant pour penser le monde à venir.

Le bonheur est dans le « Pré »

C’est la bonne nouvelle de la rentrée littéraire 2018 : la création d’un prix récompensant une œuvre de fiction dans laquelle les questions d’écologie sont substantiellement présentes, le Prix du Roman d’Écologie (le bien-nommé « Pré »). Si l’on a souvent tendance à aborder les questions écologistes par l’angle catastrophiste ou post-apocalyptique dans la fiction, le roman traditionnel ne doit pas non plus être négligé. Tel est le but de ce prix « défricheur » et dont la sélection éclectique se doit d’être saluée : du transhumanisme avec L’invention des corps de Pierre Ducrozet (Actes Sud), à la cause animale dans Les liens du sang d’Errol Henrot (Le dilettante), en passant par le post-apocalyptique du roman young adult de Stéphane Servant, Sirius (Rouergue), les thématiques sont multiples.
Lucile Schmid, coprésidente de la Fondation verte européenne et membre du comité de rédaction d’Esprit, insiste sur ce projet : « L’écologie comme projet de société est en train d’irriguer le romanesque. Il y a beaucoup de prix littéraire en France et une multiplication de catégories. On veut montrer que l’écologie est quelque chose de transverse […]. L’écologie, c’est aussi historique, c’est mélanger l’histoire sociale et les projets technocratiques. L’enjeu, c’est d’essayer d’embrasser les problématiques écologiques dans leurs multiplicités, pas seulement par un seul angle de spécialistes. »

L’écologie par le sensible

Les différents romans sélectionnés ne peuvent être qualifiés, en eux-mêmes, d’écologiques, même s’ils sont traversés par des problématiques aujourd’hui incontournables. À l’heure où les publications scientifiques et les essais en sciences sociales se multiplient et alertent sur le changement climatique, il est juste de ne pas restreindre les biais de sensibilisation à la question écologique.
Le sensible peut-il réussir là où le politique peine à convaincre ? « On voit bien qu’entre l’engagement concret et la pensée, il y a un chaînon manquant qui, pour moi, est l’espace intime, l’engagement profond : c’est dans ce sens-là que la littérature pourrait être ce chaînon manquant. Elle permet de faire coexister les contradictions à travers la fiction. C’est la caractéristique des périodes de transition ! Elles sont contradictoires, parfois décourageantes, même régressives… Nous sommes dans un moment de transition écologique et la littérature est remarquable pour la transcrire. »
Il s’agirait, en somme, de voir la littérature comme un horizon écologique intime, une manière de tisser une relation personnelle avec des problématiques qui peuvent paraître technicisées et inabordables pour le plus grand nombre.

« La littérature est la plus à même de traduire l’incertitude de la question écologique : on doit vivre avec, c’est une question ouverte et l’on doit s’en emparer. »

Repenser nos rêves de modernisation

La littérature, si elle permet d’aborder des problématiques sociales par l’angle de l’intime, représente également un laboratoire d’expérimentation du monde à venir. En remettant en cause l’idée d’un monde fondé sur le progrès, la littérature se doit de proposer de nouveaux rêves de société : « sans progrès, le monde capitaliste est absolument terrifiant » (Émilie Hache sur France Culture), d’où la nécessité de « décoloniser l’imaginaire » (Serge Latouche).
Et c’est peut-être le changement le plus fondamental qu’il s’agit d’amorcer, au-delà de considérations politiques, techniques ou scientifiques : comment recréer un récit collectif, un imaginaire à l’heure du catastrophisme ambiant ? Laissons Dominique Bourg conclure :

« Il nous manque un récit qui suscite le désir de changer. Nous nous inquiétions, mais nous ne sommes pas encore capables de désirer quelque chose. »

Gageons que le Prix du Roman d’Écologie contribue à relever ce défi !


Prix du Roman d’Écologie
Remise du prix le 10 avril 2018
La sélection complète du Prix par ici.

→ Pour aller plus loin :
« Les romans envisagent très bien la possibilité d’une vie sans croissance » – Yannick Rumpala
La revue Esprit (janvier-février 2018) sur « Les mondes de l’écologie »
« Féminisme, écologie et science-fiction, des récits pour l’avenir » –  Émilie Hache

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1 réflexion au sujet de “Écologie et fiction : comment changer d’imaginaire ?”

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