A débroussailler

L’engagement radiophonique d’Inès Léraud

Avec Sur la plage empoisonnée (Revue dessinée, n°17), nous avons redécouvert le travail radiophonique d’Inès Léraud. Costarmoricaine depuis quelques années, Mauvaises Herbes est allé à la rencontre de cette journaliste pour qui l’agroalimentaire n’a presque plus aucun secret.  

Inès Léraud est une exploratrice. Cette productrice radio a défriché un territoire, la Bretagne, et une thématique, l’agroalimentaire, qui n’avaient été jusque-là que peu confrontés à l’investigation. Installée depuis deux ans à Coat-Maël (22), elle a choisi de quitter Paris pour vivre au plus de près des acteurs de l’agroalimentaire, dépasser ses a apriori et se confronter à la complexité de la réalité. Parce qu’à travers ses enquêtes, elle recherche une vérité, voire LA vérité. Alors comment parvient-elle à faire « accoucher » ses interlocuteurs ? Quelles en sont les conséquences pour ceux et celles qui l’entourent mais aussi pour elle-même ? Pour répondre à ces questions, Inès nous a confié ce texte.

Ines Léraud, productrice de France-Culture basée en Bretagne
Portrait le jeudi 9 novembre 2017 de Ines Léraud. © Vincent Gouriou

Faire parler le monde agricole 

« J’ai écrit mon mémoire de fin d’études (à l’école de cinéma Louis Lumière) sur la relation filmeur/filmé en documentaire. Cette recherche m’a permis de réaliser un entretien avec la cinéaste Dominique Cabrera autour de son documentaire Chronique d’une banlieue ordinaire. C’était il y a plus de 10 ans, et ses propos me guident encore souvent lorsque je prépare et enregistre un documentaire sonore.

Pour faire court, Dominique Cabrera considère le témoin comme un partenaire de travail. Elle m’a ainsi permis de dépasser des notions courantes comme faire “oublier la caméra (ou le micro) » aux témoins, pour qu’ils restent eux-mêmes quand on les filme. Cette notion porte, je trouve, l’idée que le.la cinéaste réfléchit, travaille, tandis que le témoin n’est que lui-même. Dans la méthode de travail de Dominique Cabrera au contraire, le témoin et le cinéaste sont deux personnes qui ont pleinement conscience de la présence de la caméra (ou du magnétophone) et qui cherchent, devant elle, à exprimer quelque chose de juste et de profond. Ce que j’en ai retenu concrètement c’est l’idée de déployer ensemble une énergie pour inscrire, partager quelque chose d’important pour l’humanité.

Cela se passe petit à petit, on trouve ensemble ce qu’on a envie de transmettre, par dévoilements réciproques. J’essaie par exemple de comprendre le fil de vie de la personne, pas seulement son avis sur le sujet pour lequel je suis venue la voir. Par ailleurs, j’ai souvent l’impression, quand je rencontre des personnes ici en Bretagne autour de sujets agricoles, que durant les premiers instants elles ont un registre de paroles qui reprend le discours courant (par exemple, dans la cas d’un.e agriculteur.trice : « nous sommes victimes de plein de choses – des consommateurs qui ne veulent pas payer leurs aliments, de l’Europe… mais le système est bon »). J’ai appris à faire en sorte de sortir nos échanges de ce registre, en créant une petite brisure : en racontant ce que je vois autour de moi, ce que j’entends, ce que d’autres témoins m’ont rapporté, et/ou les analyses personnelles que j’en tire, par exemple sur le rôle ambigu des grandes coopératives agricoles, maillon de la chaîne agroalimentaire lié à la FNSEA et inconnu du grand public.

Parce que tout est un peu symptomatiques des choix politiques de notre époque et les choix individuels sont liés finalement à des choix politiques.

En général, un grand silence a alors lieu. Et juste après, mon interlocuteur.trice parle d’une façon plus personnelle, et dit même parfois tout le contraire de ce qu’il.elle a dit auparavant !

Je pense que cette forme de double discours est due à l’idéologie productiviste présente en Bretagne, à laquelle les gens sont plus ou moins obligés d’adhérer – pour tout un tas de raisons que j’essaie de comprendre à travers mes enquêtes – mais avec laquelle au fond, personne aujourd’hui, pris individuellement, n’est d’accord.

J’ai l’impression d’aider mes témoins, par mes questions ou mes observations (issues de nombreux autres entretiens), à analyser leurs propres expériences et observations. Plus je m’approche de ce qu’est l’interdit, plus j’ai l’impression que le Journal Breton tend des miroirs à des personnes, de futurs témoins.

D’un autre côté, moi aussi je grandis à chaque rencontre, et j’affine mon analyse parce que le réel est hyper complexe et, parfois, on aimerait le simplifier. Quand je suis arrivée en Bretagne, je me disais : « je vais en terre agroalimentaire ». Je me voyais un peu comme venir à l’attaque d’un monstre à plusieurs têtes. Mais mon aménagement en Bretagne n’a pas seulement été un déplacement géographique ; cela a également été un déplacement de perspectives. Depuis Paris, je passais par des réseaux pour atteindre des témoins et, finalement, ce sont toujours les mêmes personnes, qui ont une pensée structurée, qui osent parler, osent critiquer, sont interviewées. Ce qui conduit au développement d’une vision binaire avec d’un côté ceux qui critiquent et de l’autre ceux qui acceptent. Venir habiter ici m’a permis de découvrir les alternative à l’agroalimentaire en Bretagne, de mieux appréhender la complexité.

Je grandis donc en même temps que mes témoins, ce qui fait qu’on va tous ensemble, au fur et à mesure du temps, un peu plus loin dans la prise de conscience de notre époque, de ce territoire sur lequel on vit, et de nous-mêmes.

C’est une expérience journalistique que je n’avais jamais vécue.

Cette expérience ne peut être vécue je crois, qu’en vivant sur son terrain d’enquête, sur une longue durée, loin de sa rédaction ou du milieu journalistique. Quelque part, si on peut dire que j’ai “accouché” certains témoins, ils m’ont aussi permis d’ “accoucher” d’un journalisme dans lequel je me sens épanouie, parce que je me sens utile d’une manière qui a du sens. Je rencontre chaque jour, ici en Bretagne, des auditeurs qui me racontent ce que tel ou tel témoignage a produit en eux. Ou bien qui me disent ce que je devrais creuser davantage selon eux. Il y a une forme d’exigence des gens envers mon travail, envers la critique que je produis, qui me permet de saisir l’importance qu’ils y accordent. Et qui me donnent envie de me dépasser. J’ai l’impression de participer à une prise de conscience collective. »

Vivre de manière responsable 

« Outre cet engagement intellectuel, professionnel, j’essaie bien sûr de limiter au quotidien ma production de déchets (nous avons une voiture pour deux, récupérons l’eau de pluie, soignons notre compost, faisons attention à ne pas acheter de produits emballés dans du plastique, ramassons les déchets qui traînent lors de nos promenades en nature, etc…).

Mais ces petits gestes, même si on s’y mettait tous, ne suffisent pas du tout.

Notamment, parce que la possibilité de les mettre en œuvre s’arrête souvent au pas de la porte du monde du travail : à moins d’efforts importants pour faire autrement, on y déjeune à la cantine ou au restaurant des produits dont on ne sait rien ou presque, on prend la voiture ou l’avion intempestivement – urgences du travail obligent –, on s’achète des habits neufs pour avoir l’air normal, on doit posséder un portable pour être joignable à tous moments voire – en fonction de son travail – un smartphone. Sans compter que sur la plupart des lieux de travail, les ordinateurs restent allumés jour et nuit, les éclairages sont absurdes, les bâtiments non isolés… En plus, on passe souvent plus de temps sur son lieu de travail et dans les transports, que chez soi. Si bien qu’on n’a pas toujours la possibilité d’acheter en direct, sur le marché par exemple, ni de réellement cuisiner.

À mes yeux, le travail tel qu’il est pensé aujourd’hui maintient ce modèle de société, modèle dans lequel on est hyper-consommateur et polluant, souvent contre le désir de la plupart des gens, voire de tous.

C’est donc la place du travail qu’il faut repenser : quels types d’emplois on veut, pour produire quoi et dans quelles conditions. Cela peut passer par différents chemins : individuellement, en essayant par exemple de diminuer la part du travail salarié dans sa vie pour passer plus de temps à faire les choses soi-même. Collectivement, le revenu de base ou la démocratie en entreprise sont des pistes intéressantes. »

Inès Léraud


Pour aller plus loin :

Watts

 

Vous avez l’impression d’être manipulé par le lobby agroalimentaire ?  Tentez d’en dénouer les fils grâce à lAbécédaire de la propagande en temps de paix de Lucy Watts.

 

gilbertSauvageoulasagessedespierresCouv

 

Du coup, vous vous dîtes que vous quitteriez bien ce monde de dupes pour vivre en parfaite harmonie avec la Nature ? Eh bien, lisez Sauvage ou la sagesse des pierres de Thomas Gilbert.

 

L-aiette-est-dans-le-pre

 

Pour les moins téméraires, vous pourrez toujours accorder votre assiette à vos choix politiques grâce aux conseils de L’assiette est dans le pré de Frédéric Denhez, Gilles Macagno.

 

 

 

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