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Arne Næss, le penseur de l’écologie joyeuse

Marre des discours alarmistes sur le climat et de l’approche culpabilisante et moraliste souvent adoptée par les défenseurs de l’écologie ? Mathilde Ramadier a découvert le philosophe Arne Næss lors d’un voyage en Norvège. Et par la même occasion, une autre manière de vivre son rapport à la nature. Entretien.

Dans son essai Arne Næss, pour une écologie joyeuse (publié chez Actes Sud), Mathilde Ramadier nous présente le penseur de l’écologie profonde, très peu connu en France et dont la philosophie a souffert d’une réputation réactionnaire et technophobe (notamment à cause de l’ouvrage de Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique). La pensée d’Arne Næss apparaît, au contraire, comme une sorte de guide de la « vie bonne » pour vivre en harmonie avec la nature, et non comme une série de principes rigides et dogmatiques. Lorsque nous l’avons rencontrée, elle nous a fait le portrait d’un personnage haut en couleur et est revenue sur sa rencontre avec ce philosophe (et cette philosophie) hors-norme.

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© Phil Stumpf

Comment as-tu connu la pensée d’Arne Næss et notamment son concept d’écosophie, qui est une invitation à s’inventer individuellement, une vie plus écologique sans bouleverser complètement ses habitudes ?

Je n’ai pas connu Arne Næss par le biais de la philosophie étonnamment ! Je n’étudiais pas l’écologie ou le thème de la nature pendant mes études de philosophie. J’y suis arrivée par mes voyages en Norvège : c’est un pays qui m’a passionnée et qui m’a reconnectée à la nature. J’ai grandi dans la Drôme mais je suis montée à Paris pour mes études et je suis devenue très citadine. Ces voyages m’ont rappelé ce lien à la nature, fort et important. J’ai également beaucoup étudié la question du sublime, et j’ai vraiment retrouvé ce sentiment au sens kantien du terme : les aurores boréales, le relief accidenté, les montagnes… c’est un paysage vraiment dramatique, immense. Ce sont mes amis norvégiens qui m’ont parlé d’Arne Næss pour la première fois en me disant : « C’est notre seul philosophe vraiment connu, il faut que tu le lises ! ». Je me suis procuré ses deux seuls livres traduits en français à l’époque : Écologie, communauté et style de vie et un livre d’entretiens avec son ami américain David Rothenberg que j’ai rencontré depuis,  Vers l’écologie profonde (Wildproject).

J’ai retrouvé beaucoup de Pierre Rabhi chez Arne Næss : je le trouvais aussi poétique et inspirant que lui mais avec une qualité supplémentaire, celle de suivre plus facilement sa pensée. Tout comme Rabhi, il préconise à travers son écosophie,  une sorte de « sobriété heureuse » mais sans le côté catastrophiste. Arne Næss nous donne à voir son style de vie et nous enjoint à essayer, mais surtout à inventer le nôtre, et il y en a une multiplicité ! Un style de vie écologique n’est pas forcément synonyme de privations, de restrictions et de lamentations : prendre l’avion, posséder une voiture… très bien, si cela nous permet par ailleurs de nous épanouir. Je trouvais que c’était un point de départ vers l’écologie beaucoup plus accueillant.

Ce projet d’écriture autour d’Arne Næss s’est matérialisé par une résidence d’écrivain dans une cabane en Ardèche en 2013 et 2014. L’environnement était vraiment rustique : pas d’électricité ni d’eau courante, toilettes sèches, on devait chercher l’eau à la source… J’avais vraiment envie de me mettre, à une échelle très modeste, dans la peau d’Arne Næss, lui qui a construit quand il avait 25 ans, un refuge de montagne très isolé entre Oslo et Bergen, dans lequel il a passé en tout douze ans de sa vie.

On pourrait parler de ton livre comme une « biographie affective » d’Arne Næss, où tu mêles des éléments de ta propre vie, ton ressenti et des faits objectifs sur ce philosophe. Pourquoi as-tu choisi cette forme plus libre qu’est l’essai ?

J’éprouve beaucoup plus de plaisir de m’adresser à un plus grand nombre de personnes, justement parce je viens d’un milieu créatif et non-académique (j’ai commencé par faire des études d’arts appliqués avant de me tourner vers un master de philosophie). D’autre part, il y a déjà des spécialistes de la pensée d’Arne Næss – je pense notamment à Hicham-Stéphane Afeissa – qui s’adressent à un public philosophe et universitaire. En ce qui concerne l’écologie, je considère que l’urgence est de s’adresser à un public de non-spécialistes !

Ce serait très bien de faire rentrer Næss à l’université… mais moi j’ai plutôt envie de l’en faire sortir !

À ton avis, pourquoi la pensée d’Arne Næss est-elle si peu connue en France et pratiquement pas étudiée à l’université ?

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© Phil Stumpf

Je pense tout d’abord que Luc Ferry, qui a publié Le Nouvel ordre écologique en 1992, a largement contribué à discréditer la pensée de Næss et la deep ecology, en le faisant passer pour un extrémiste. Ensuite, je pense qu’il y a un certain snobisme intellectuel en France : Næss a beau être un vrai philosophe en Norvège, il n’a pas le pedigree des philosophes français, avec son style de vie un peu borderline. Certaines anecdotes sont très amusantes : un jour qu’il était invité à un dîner mondain, il était assis à côté d’une dame qui lui parlait de façon assez ampoulée. Pour lui signifier son ennui, il a mis le nez dans son bol et a commencé à laper sa soupe comme un chat ! C’était un vrai personnage. Sur un plan culturel, il y a également une vraie différence d’approche de la nature entre la France et la Norvège : tous les norvégiens savent faire du camping sauvage, dormir à la belle étoile… c’est ce qu’ils appellent la « friluftsliv », « la vie à l’air libre » et cela fait partie intégrante de leur éducation : respecter la nature et s’y adapter. Cependant, ils ne sont pas forcément plus écolo que nous !

Arne Næss semble vouloir donner des clés pour une réflexion profonde sur nos habitudes de vie et de consommation. Mais on sait qu’il est parfois difficile de résister à la société de consommation. À quel point arrives-tu à vivre en cohérence avec ces principes ?

La lecture de ses textes et l’écriture de mon livre ont été un soulagement : de la même façon, quand j’ai vu le film de Cyril Dion Demain, je me suis dit : « Ok, on n’est pas sorti de l’auberge mais il y a des solutions : on peut être créatifs et même y trouver un certain plaisir ». D’un autre côté, ça n’a fait qu’entériner ma prise de conscience et me rendre plus inquiète. Arne Næss n’était pas angoissé mais pouvait parfois s’enfermer dans une sorte de mutisme. Sur un plan plus personnel, j’étais enceinte quand j’ai écrit ce livre et je pense que j’ai acquis une sorte de sérieux, de souci plus présent qu’auparavant. Le livre est sorti un mois après la naissance de ma fille et ça n’a fait que renforcer mon désir de changer de mode de vie et d’agir. Je vis actuellement à Berlin et j’ai l’impression qu’on peut mener une vie écologique un peu plus facilement qu’à Paris : par exemple, je ne circule quasiment exclusivement qu’à vélo, il y a une vraie volonté politique pour encourager ce mode de transport.

Arne Næss déplorait déjà en 1970 que l’écologie soit cantonnée à n’être représentée que par un parti politique, alors qu’elle devrait irriguer toute la vie politique et faire partie des discussions sociales, économiques, etc. Lui-même n’a jamais fait le choix d’entrer en politique. Qu’en penses-tu ?

L’écologie ne devrait pas être un parti en soi et sur ce point je rejoins totalement les idées d’Arne Næss : elle devrait être présente de façon globale, notamment dans la majorité au gouvernement.

Les idées de Næss sont des bases de réflexion dont il faudrait s’emparer à un niveau politique pour un passage à l’action.

Lui était très en phase avec son temps et en faveur d’actions directes non-violentes, mais il est loin d’avoir apporté une vraie solution concrète et il le dit lui-même à la fin de sa vie : « J’ai conscience que mon œuvre est inachevée ». Par là, je pense qu’il entendait à la fois œuvre philosophique et œuvre de vie. Il rajoute néanmoins : « J’espère avoir ouvert une voie ». Il faut aussi relativiser les différences que je perçois entre l’Allemagne et la France : je vis dans un quartier de Berlin très gentrifié, alternatif et ouvert. Dans d’autres régions périurbaines, les problèmes écologiques et les mentalités n’ont pas forcément changé… L’Allemagne produit encore beaucoup d’énergies sales.

Tu notes très justement dans ton ouvrage l’urgence de réinventer un avenir commun désirable, au-delà d’un catastrophisme improductif – d’où la nécessité d’une « écologie joyeuse ». Par quels moyens pourrait-on réinventer un nouvel horizon d’attente ?

Je crois beaucoup à l’éducation et ce serait intéressant de s’inspirer de cette « vie en plein air » : il faudrait offrir à tous les enfants qui vivent en zone urbaine l’opportunité d’être au contact de la nature, c’est déjà une première sensibilisation. L’autre moyen est évidemment la culture et on voit que beaucoup de maisons d’édition commencent à publier des ouvrages dans ces domaines : « Domaine du possible » chez Actes Sud, « Anthropocène » au Seuil, les éditions Wildproject… Après avoir publié plusieurs ouvrages très différents sur le sujet, je suis moi-même à la croisée des chemins : que pourrais-je faire maintenant pour me rendre utile ? J’aimerais continuer à travailler sur ce genre de thématique même si je ressens le besoin d’ancrer ce projet dans quelque chose de plus concret, dans l’action.


ArneNaess_MathildeRamadier_ActesSud_couv♦ Herbes curieuses
Arne Næss : Pour une écologie joyeuse
Mathilde Ramadier
Actes Sud, 128 pages, 19 euros.

 

 

→ Pour aller plus loin :

etilfoulalaterreaveclegerete_Bonneau_Ramadier♦ Herbes curieuses
Et il foula la terre avec légèreté

L. Bonneau, M. Ramadier
Futuropolis, 176 pages, 27 euros.
Le personnage principal, un jeune ingénieur pétrolier en Norvège, est confronté à la nature lors d’une mission et se pose des questions sur l’impact des énergies fossiles.

 

 

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